La sexualité BDSM est-elle plus safe que la sexualité vanille ?

Souvent associé à une sexualité dangereuse, violente ou transgressive, le BDSM serait à l’opposé des rapports dits “vanille”, plus simples et plus sûrs. Pourtant, parce qu’il repose sur des règles explicites, des discussions préalables et un consentement omniprésent, le BDSM rend visibles des mécanismes que la sexualité dominante laisse volontiers implicites. Et si le vrai risque se cachait justement dans ce que l’on considère comme “normal” ?

Le BDSM, une sexualité extrêmement codifiée

Malgré une tentative de démocratisation, notamment à travers le cinéma (Babygirl avec Nicole Kidman ou encore le très récent Pillion), le BDSM continue d’avoir une réputation sulfureuse : violence, domination, douleur, humiliation… De l’extérieur, il apparaît souvent comme une sexualité plus risquée que les rapports dits “vanille” à l’opposé. Pourtant, c’est précisément parce qu’il met en jeu des pratiques potentiellement intenses et impactantes qu’il repose sur un cadre particulièrement codifié. Dans le BDSM, rien n’est censé être laissé au hasard : envies, pratiques, limites, zones interdites, safewords… tout se discute en amont.

La première fois que j’ai fréquenté quelqu’un dans le milieu BDSM, j’ai été surprise par le nombre de questions posées avant même qu’on joue ensemble. On s’est vraiment posés et on a discuté. C’était presque plus rassurant que tout ce que j’avais connu auparavant dans mes relations“, raconte Lola, 29 ans.

Le safeword – un mot défini avant toute pratique qui permet d’arrêter immédiatement une scène – en est sans doute l’exemple le plus connu. Mais, la codification ne s’arrête pas là. L’aftercare, ce moment de retour au calme, après une pratique intense, fait aussi partie intégrante de cette culture. On vérifie l’état émotionnel de l’autre, on rassure, on prend soin.

Evidemment, ces règles ne garantissent pas l’absence d’abus. “Il y a aussi des manipulateurs qui utilisent le BDSM comme prétexte“, nuance Thomas, 34 ans. Mais, en théorie, cette sexualité rend visibles des mécanismes de consentement souvent implicites ailleurs.

Couple dans une relation de domination / soumission.

Le BDSM oblige à verbaliser

Dans une sexualité dite “vanille”, beaucoup de choses sont souvent considérées comme allant de soi : ce qu’implique “coucher ensemble”, ce qu’on aime, ce qu’on tolère, ce qu’on refuse. Les gestes suivent un scénario implicite que l’on interroge rarement, justement parce qu’il semble normal. Le BDSM fonctionne à l’inverse : il oblige à mettre des mots sur ce qui, ailleurs, reste flou.

Avant toute pratique, il faut parler : quelles envies, quelles limites, quelles zones interdites, quelle intensité, quel safeword, etc. Cette verbalisation transforme le consentement en processus continu, et non en simple feu vert initial. “Avec mes partenaires vanille, je partais souvent, à tort, du principe que tout était évident. Avec le BDSM, j’ai découvert qu’on pouvait dire précisément ce qu’on voulait – et surtout ce qu’on ne voulait pas. J’aurais même aujourd’hui du mal à retourner dans une sexualité vanille dans laquelle on ne communique pas“, explique Camille, 31 ans.

Cette négociation a aussi un autre effet. Elle fait apparaître très tôt la compatibilité sexuelle. Là où certaines relations classiques révèlent tardivement des frustrations importantes, le BDSM oblige à clarifier rapidement les goûts et les attentes. “On sait vite si on parle la même langue ou pas“, résume Hugo, 38 ans. Et cela évite de perdre du temps.

Femme qui aime le bâillon.

La sexualité vanille bénéficie d’un “privilège d’évidence”

Parce qu’elle est la norme, la sexualité vanille bénéficie de ce qu’on pourrait appeler un “privilège d’évidence”. Elle semble naturelle, spontanée, presque neutre, et sans dangers… On la pense rarement comme une pratique codifiée, alors qu’elle l’est en réalité tout autant – simplement de façon invisible. Et ce qui est considéré comme “normal” échappe plus facilement à la discussion.

Aujourd’hui, certaines pratiques issues de l’imaginaire BDSM ou largement popularisées par la pornographie actuelle sont devenues banales dans les rapports classiques : fessées, choking, face fucking, insultes, jeux de domination… Souvent, elles sont introduites sans véritable échange préalable, comme si elles faisaient désormais partie du script attendu. Pourtant, recevoir une gifle ou entendre une insulte comme “t’es ma pute” ne relève pas de l’évidence, mais bien d’un consentement spécifique. Et non, toutes les filles n’aiment pas ça. “Un jour, un mec avec qui je couchais pour la première fois m’a étranglée pendant le rapport sans jamais m’en avoir parlé avant. Pour lui, j’ai senti que c’était un automatisme. Moi, ça m’a instantanément crispée“, raconte Sarah, 28 ans.

C’est là que le contraste avec le BDSM devient frappant. Là où celui-ci impose de nommer les pratiques, la sexualité vanille les laisse souvent implicites et en emprunte même au BDSM sans les codes qui vont avec. Le problème n’est donc pas l’intensité d’une pratique, mais bien l’absence de discussion autour de ce qu’elle signifie pour chacun.

Femme et homme qui ne communiquent pas sur leurs pratiques sexuelles.

La communauté BDSM comme instance de régulation

Dans de nombreuses scènes BDSM – clubs, munchs, soirées privées et même cercles plus informels – la réputation fait partie intégrante du fonctionnement du milieu. Etre perçu comme quelqu’un de respectueux, fiable et safe compte autant que les pratiques elles-mêmes. A l’inverse, une personne qui ne respecte pas les limites, ignore les safewords ou manipule ses partenaires de jeux peut rapidement être signalée, blacklistée, voire exclue.

Cette forme de régulation communautaire repose sur la petite taille du milieu et sur une circulation rapide de l’information. “Quand quelqu’un abuse, ça se sait très vite. On demande souvent autour de soi avant de rencontrer une personne et de potentiellement jouer avec elle. Mais au moindre truc chelou, t’es grillé direct“, explique Manon, 33 ans, qui fréquente des soirées BDSM depuis plusieurs années.

Dans les relations vanille, un tel système semble impossible à mettre en place. Il n’existe pas de cadre collectif permettant d’identifier ou d’écarter les comportements abusifs : tout repose davantage sur l’intime et l’isolement.

Cela ne signifie pas pour autant non plus que le BDSM serait un espace idéal. Certains milieux reproduisent des rapports de pouvoir très problématiques, notamment autour de figures de dominants charismatiques qui utilisent leur statut pour abuser. Le cadre existe certes, mais il ne protège jamais totalement des dérives.

Martinet pour fessées dans le cadre d'un jeu d'impact.

Ce que la sexualité vanille pourrait apprendre du BDSM

Il ne s’agit pas de dire que tout le monde devrait se mettre au BDSM, mais plutôt de reconnaître que certaines de ses règles pourraient largement inspirer les relations vanille pour qu’elles soient plus safe. Car au fond, ce que le BDSM formalise, ce sont surtout des outils de communication, de respect et de consentement qui devraient concerner toutes les sexualités.

Parler clairement de ses envies, de ses limites, de ce qu’on accepte ou non, ne devrait pas être réservé aux sexualités alternatives. Le droit de changer d’avis non plus. Dans le BDSM, le consentement n’est jamais considéré comme acquis une fois pour toutes. Il se vérifie, se réajuste et peut être retiré à tout moment. Une logique qui gagnerait à davantage sortir des cercles kinky. L’aftercare aussi dit quelque chose d’essentiel : le sexe ne s’arrête pas forcément à l’orgasme (quand il a lieu). Il peut nécessiter un temps de retour, de soin, de débrief, même dans les rapports les plus ordinaires.

J’ai réalisé il n’y a pas longtemps que je n’avais jamais vraiment demandé à mes partenaires ce qu’elles aimaient profondément. Je faisais toujours à peu près la même chose, sans m’interroger. C’est triste déjà, mais c’est aussi problématique“, reconnaît Julien, 35 ans. Finalement, le BDSM rappelle une chose simple : le consentement ne devrait jamais être implicite, même – et surtout – dans ce qui semble le plus normal.

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