“Décompte des corps“. Aujourd’hui utilisé pour désigner, objectiver et quantifier le nombre de partenaires sexuels d’une personne et par la même occasion, stigmatiser les femmes avec un haut body count, son origine est avant tout militaire. On a décortiqué le body count pour vous.
Body count : une origine militaire…
L’origine du body count est bien loin du sexe. Le terme sert initialement au domaine militaire et humanitaire à décompter les personnes décédées durant une opération ou lors d’un événement grave : attentat, guerre, catastrophe naturelle…
En s’arrêtant un instant sur ce sens militaire, il est peut-être déjà problématique de parler de body count pour désigner le nombre de partenaires sexuels. Le sens militaire est très marqué par la violence et la déshumanisation. Il réduit les morts à des corps et des chiffres. Associer les partenaires sexuels à des victimes ou à des cadavres présente une vision douteuse, accusatrice et culpabilisante de la sexualité…
Dans les années 1990-2000, le terme s’étend à l’argot sexuel, d’abord aux Etats-Unis dans les milieux urbains ou hip-hop. Comme en témoignent les chansons de 50 Cent ou encore celles de 2Pac. Le body count prend un sens provoquant et/ou ironique. Chaque partenaire est comptabilisé comme une « conquête » à travers un male gaze.
Puis, c’est au tour des réseaux sociaux, et particulièrement TikTok, de s’en emparer dans les années 2020. Le terme de body count devient viral, polémique, mais surtout moralisateur en raison de son appropriation par les masculinistes.

…devenu un outil de stigmatisation des femmes
Un indicateur masculiniste…
« Tu penses que c’est quoi son body count ? ». Le tiktokeur Ugo Original a fait du body count son gagne-pain. Dans une série de vidéos virales, il s’amuse à faire deviner à ses plus de 1,8 million d’abonnés le body count d’inconnu.e.s qu’il aborde dans la rue. Les réponses sont aussi affolantes que sexistes. « Ça se voit qu’elle couche avec tous les mecs » en est un exemple éloquent. Certains hommes parlent de femmes comme de « meufs kilométrées », les mêmes étant incités à avoir le plus de rapports sexuels possibles. Ces hommes refusent d’ailleurs de coucher avec des femmes avec un body count trop élevé car elles « ne se respectent pas et ne seraient pas dignes pour fonder une famille ». Entre autres inepties récoltées sur TikTok.
Popularisé par les masculinistes de TikTok, le body count alimente largement une culture misogyne, qui véhicule l’idée que la valeur d’une personne serait liée à sa vie intime. Et bien évidemment, un haut body count est valorisé chez les hommes quand il est stigmatisé chez les femmes. Un double standard sexiste qui a définitivement la peau dure. Un homme avec un body count élevé est un « Don Juan » ou un « beau gosse », là où une femme est une « salope » ou une « putain ».
Le pire est peut-être encore lorsque les femmes s’en mêlent. Car autant les hommes peuvent être féministes que les femmes masculinistes. Dans un post Instagram du 9 mai 2025, le média en ligne Fraîches relayait les propos d’une influenceuse déclarant qu’une fille avec un gros body count révélait « un indice sur sa stabilité émotionnelle et sa capacité de discernement ». Elle poursuivait en disant que la valeur d’un homme ne se mesurait pas à son body count, contrairement à celle d’une femme. Les influenceuses qui promeuvent le retour de la “trad wife” sont également de cet avis, ce qui marque un sérieux retour du puritanisme.

…largement repris par l’idéologie de l’extrême droite
La jeune militante d’extrême droite et ancienne porte-parole du mouvement politique Génération identitaire d’Eric Zemmour, Thaïs d’Escufon, accumule elle aussi les tweets dignes d’un autre temps, louant la pureté des femmes affichant un faible body count. Elle déplore en revanche l’inquiétante instabilité des femmes ayant eu un grand nombre de partenaires au cours de leur existence. Ce jugement sexiste va de pair avec une forme très violente et injurieuse de misogynie.
Mais heureusement, elle s’appuie sur des études scientifiques. Thaïs d’Escufon affirme que si les femmes ne doivent pas avoir un body count élevé, c’est parce que leur capacité à sécréter de l’ocytocine (hormone de l’attachement) diminuerait à mesure qu’elles accumuleraient les partenaires sexuels. Un discours qui s’appuie sur le blog du think tank américain conservateur Institute for Family Studies (IFS). Leur mission : « renforcer le mariage et la vie de famille ». Nous croyons sur parole la véracité de cette étude.
La pratique est d’autant plus inquiétante que des spécialistes autoproclamés des rapports hommes/femmes sur les réseaux sociaux (comme il en existe plein), à l’instar de Stéphane Edouard sur TikTok, l’adoubent. Il remet en cause la valeur des femmes ayant eu beaucoup de partenaires sexuels et n’hésite pas à dire que ces dernières « feraient mieux d’arrêter de se vanter ».

Peut-on quand même objectiver et quantifier les relations intimes ?
Oui et non. Le vrai sujet derrière le body count est sans doute ce que l’on fait du chiffre. Mais l’objectification peut poser problème lorsqu’elle consiste à réduire quelqu’un à un objet, une fonction, ou en l’occurrence ici une utilité sexuelle, au lieu de le considérer comme une personne avec des émotions, une volonté, ou encore une complexité propre. L’autre doit rester un sujet sans être déshumanisé.
Quant à la quantification des relations intimes, elle implique malheureusement souvent une réduction de la qualité au profit de la quantité. Chez les hommes, le body count fait aussi écho au culte de la performance. La quantification peut aussi entretenir des normes sexistes (slut-shaming), favoriser la compétition au lieu de la création d’une relation, ou encore effacer les nuances au profit du simple chiffre.
Pourquoi peut-être ne pas plutôt compter les moments, les anecdotes rigolotes ou les baisers marquants ? « Je note des prénoms et des moments dans un carnet, non pas pour dénombrer les gens avec qui j’ai couché, mais simplement pour me souvenir. Je n’ai pas envie d’oublier, parfois même des histoires anecdotiques », nous disait Lisa, que nous avons interviewé sur le sujet.
Quant à Julien, il ne porte aucun jugement de valeur sur le body count des femmes qu’il rencontre : « J’adore connaître le body count et je crois que ça me rassure même que la fille ait eu beaucoup de partenaires sexuels avant moi car je me dis qu’elle a vécu, qu’elle plaît ou qu’elle assume pleinement sa sexualité et ses envies. C’est hyper sexy ! ». Le body count est finalement peut-être un non-sujet. En réalité, le consentement, le respect et la liberté devraient primer sur le comptage. Il s’agirait aussi de se souvenir que la libération sexuelle a déjà mis fin au puritanisme.





